Un problème de compétences

Malgré tous ces efforts, on ne peut espérer transformer une forte proportion des chercheurs en communicateurs hors pair, aptes à partager leurs savoirs d’une manière accessible et intéressante pour le public ordinaire, à l’oral et encore moins à l’écrit. Bien communiquer la science, c’est difficile, et il ne suffit pas de quelques heures de cours pour maîtriser cet art! Cela demande plusieurs qualités qui sont très différentes de celles qui font un bon scientifique. À l’écrit, il faut savoir exploiter toute la richesse du vocabulaire, maîtriser la grammaire, les figures de style et construire des histoires. À l’oral, il faut en plus avoir de l’entregent, être à l’aise devant un public ou un micro, savoir capter l’attention, divertir, parler distinctement, interpréter des questions parfois maladroites et y répondre en vulgarisant spontanément.

Mais surtout, communiquer demande au chercheur de véritablement sortir de sa posture de spécialiste pour prendre le public là où il en est, s’interroger sur ce qui l’intéresse (pas juste parler de ses projets de recherche!), lui fournir des éléments de contexte pertinents, adapter le rythme et la nature de ses explications, anticiper les questions et y répondre, tout en le divertissant avec des anecdotes. Quand on passe ses journées à écrire des demandes de subventions en anglais, à échanger avec des collègues qui maîtrisent le même jargon que soi et à fréquenter majoritairement des universitaires, il est extrêmement difficile de parvenir à sortir de cette posture!

Dans une conférence scientifique traditionnelle, entre spécialistes d’un même domaine, le public est captif et même des prestations soporifiques n’empêchent pas des discussions constructives à la pause ou la tenue de la rencontre l’année suivante. La recherche intersectorielle, ou qui implique des parties prenantes non scientifiques, exige déjà de meilleures aptitudes à la communication. Mais le grand public, lui, est infiniment plus exigeant que tous ces partenaires du monde de la recherche, car il n’est pas obligé de faire des efforts pour tenter de comprendre ou s’intéresser.

Il faut bien réaliser que chaque communication scientifique au grand public ratée fait reculer son intérêt pour les sciences, le confortant dans l’idée que c’est « plate » ou « trop compliqué ».

En 25 ans, j’ai vu des centaines de scientifiques s’essayer à communiquer au public, que ce soit dans mes entrevues comme journaliste, à l’occasion d’événements que j’ai animés ou auxquels j’ai assisté ou dans le cadre de jurys de prix de vulgarisation. Il y a certes des communicateurs-nés et des progrès chez ceux qui ne le sont pas. Mais pour beaucoup, malgré les efforts et la bonne volonté, le résultat est trop rarement à la hauteur des attentes du public. On doit faire mieux!

Un problème de priorités

Parmi toutes les tâches à l’agenda des chercheurs, communiquer avec le grand public est encore loin de constituer une priorité. Ceux qui le font réalisent souvent que l’exercice est plus difficile qu’anticipé, ce qui les incite peu à recommencer. Ils sortent peu de leur zone de confort et leurs activités visent souvent un public déjà conquis. Certains ont aussi des attentes irréalistes, en termes de délais d’organisation, de montants d’argent à consacrer à un événement ou de capacité à attirer les foules sans faire de publicité.

À leur décharge, il faut bien réaliser que les chercheurs sont très mal outillés pour créer des opportunités de communication, solliciter des acteurs en dehors du milieu scientifique et savoir leur vendre leur projet. Il ne faut pas juste les inciter à communiquer, il faut les aider à le faire.

Il faut aussi bien réaliser que plusieurs chercheurs considèrent que le service à la collectivité sous la forme de la participation à des événements publics ne fait pas vraiment partie de leur tâche. Certains exigent d’être payés sur leur compte personnel, et parfois grassement, pour le faire, ce qui peut constituer une sérieuse entrave à leur participation.

Un problème d’attitude

Même si les chercheurs ne sont plus dans leur tour d’ivoire, le monde de la science reste condescendant vis-à-vis des professionnels de la communication au grand public. Certes, peu de communicateurs professionnels, qu’ils soient journalistes, relationnistes, muséologues ou publicitaires, sont véritablement à l’aise avec la science, mais ils ont une réelle expertise dans leur métier! Malheureusement, encore trop de scientifiques ne comprennent pas leurs exigences ni cette expertise. Ils surestiment leurs propres capacités à intéresser le public… jusqu’à ce qu’ils se heurtent de plein fouet à la dure réalité et se cassent le nez. Pour progresser, il va falloir que le monde de la science apprenne à lâcher prise et faire confiance. Les chercheurs qui l’acceptent, et ils sont heureusement de plus en plus nombreux, sont ceux qui rencontrent le plus de succès dans leurs communications avec le public.