Penser au-delà du numérique

Dans les dernières années, la science a mis beaucoup d’efforts pour être présente sur le Web et dans les médias sociaux et c’est une très bonne chose. Cette accessibilité accrue facilite énormément le travail des journalistes et de tous ceux qui, dans la société, ont besoin de savoir ce que font les scientifiques. Mais toutes ces communications sont noyées dans une énorme masse d’information et ne rejoignent qu’une infime proportion de la population.

Même s’il est fondamental de mieux informer sur la science par les outils numériques, de faire contrepoids aux propagateurs de rumeurs et aux charlatans qui pullulent sur le Web et les médias sociaux, ce n’est pas à mon sens le lieu idéal pour rétablir un véritable dialogue entre la science et la société. Les médias sociaux ont tendance à plutôt encourager les jugements à l’emporte-pièce et à enfermer les gens dans leur bulle. Ils sont vite parcourus, laissent peu de place aux nuances et aux discussions en profondeur.

Susciter un véritable dialogue

Pour rétablir le dialogue science et société, je crois qu’il faut miser sur de véritables échanges d’humain à humain, entre des chercheurs et la population, dans lesquels chacun se sente à l’aise, intéressé et écouté. Il faut mettre en présence tous ces membres de la société québécoise, les rapprocher par des échanges sur leurs préoccupations communes mais aussi par le « small talk » que rendent possible des rencontres entres personnes qui, scientifiques ou non, subissent la même météo, les mêmes politiciens, la même attente aux urgences, les mêmes défaites des Canadiens, élèvent des enfants, s’occupent de leurs parents âgés ou font de la course à pied…

Même si les Québécois passent beaucoup de temps sur leur téléphone intelligent ou leur ordinateur, ils ont une vie en dehors des écrans. Ils participent notamment en grands nombres à des événements comme des festivals, des foires, des expositions, des fêtes de quartier, des compétitions sportives. Ils fréquentent des centres communautaires, des bibliothèques, des centres commerciaux… Tous ces lieux ou activités attirent des gens de tous horizons, classes sociales ou niveaux d’éducation. En diverses occasions, toutes sortes de gens y prennent la parole lors de rencontres pour donner des conférences sur à peu n’importe quoi. Mais on y entend beaucoup plus souvent les thèses des gourous, de militants ou d’autres personnes qui donnent leur opinion plutôt que celles de scientifiques qui exposent des faits!

Un mur de verre à abattre

Pourquoi les scientifiques ne sont-ils pas plus présents dans cette sphère publique ? Une partie du problème vient de l’inculture scientifique des organisateurs de ces événements ou des gestionnaires de ces lieux, l’autre de l’image que projette encore la science.

Certains organismes, de bonne volonté, sont échaudés par des expériences malheureuses avec des chercheurs piètres communicateurs qui, par le passé, ont plus souvent qu’autrement livré des conférences incompréhensibles ou simplement ennuyeuses. Certains scientifiques tomberaient de haut s’ils réalisaient à quel point ils inspirent de grandes craintes chez ceux qui doivent leur donner la parole en public!

Par ailleurs, beaucoup d’organismes prêts à donner la parole à des scientifiques ne savent pas trop comment s’y prendre pour approcher des gens qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne savent pas évaluer la qualité. Voilà pourquoi le « star system » fonctionne autant en science : dès que les médias ou les organisateurs d’événements grand public sont parvenus à « spotter » un chercheur vedette, ils ne le lâchent plus! Tant pis pour les centaines d’autres qui travaillent dans l’ombre et que personne ne sollicite.

Les vendeurs de miracles, gourous et lobbyistes (parmi lesquels figurent parfois aussi certains chercheurs à l’éthique discutable…) savent beaucoup mieux se vendre et saisissent très bien toutes ces occasions de diffusion.

Il faut que de véritables experts prennent leur place et redonnent voix au chapitre à de la vraie science solide, qui sert réellement l’intérêt public.

Et les médias?

Même s’ils sont gravement menacés par les GAFA et Netflix de ce monde, les médias traditionnels continuent de jouer un rôle fondamental pour façonner l’opinion publique. On oublie parfois à quel point ils sont encore capables de rejoindre un très grand nombre de personnes. Même sur Facebook, par exemple, le Devoir compte 260 000 abonnés, L’actualité en a 460 000, La Presse 580 000 et Radio-Canada Info 650 000. Ils ont su s’adapter aux nouvelles contraintes en produisant des textes courts et punchés, et en misant sur de nouveaux formats qui retiennent l’attention. Aucune organisation scientifique ne rejoint autant de monde!

Cependant, peu de gens en dehors du milieu des médias réalisent la gravité de la crise qu’ils traversent, due à l’effondrement de leur modèle d’affaires. Des milliers de journalistes ont perdu leur emploi dans les dernières années au Canada. Le lectorat des médias écrits, lui, a peu reculé et dans certains cas il a même progressé. Mais les revenus publicitaires ont disparu! Les médias ont désespérément besoin d’argent pour pouvoir continuer de payer leurs journalistes et produire des articles de qualité.

Malgré leurs difficultés financières, les médias peuvent s’impliquer davantage dans le dialogue science et société, dans leurs outils numériques et aussi comme partenaires diffuseurs ou relayeurs d’événements visant à éclairer l’opinion publique. Les journalistes scientifiques, eux, sont très bien placés pour jouer les intermédiaires entre des experts et le grand public, puisqu’ils savent « jouer sur les deux tableaux », en décodant la science pour la rendre à la fois accessible et pertinente pour le public.