Quelle surmortalité due à la COVID-19?

21 avril 2020
Valérie Borde, Centre Déclic

Mort, Funérailles, Cercueil, Deuil

Q : « J’aimerais comparer le nombre de décès au Québec, pour les personnes de 70 ans et plus, entre disons le 10 mars et le 10 avril pour l’année 2019 et cette année 2020. Peu importe la cause, maladie, accident, etc. », demande André Belisle, de l’Estrie.

C’est malheureusement impossible de faire ce calcul, car il est beaucoup trop tôt pour avoir ces données. Selon Robert Bourbeau, professeur émérite au Département de démographie de l’Université de Montréal et spécialiste de la mortalité aux grands âges et de la longévité, il y a un délai très important (jusqu’à deux ans pour les données finales) entre la survenance des décès et leur publication, soit par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), soit par Statistique Canada.

« C’est une situation que les démographes dénoncent depuis longtemps, mais la question de la confidentialité est omniprésente dans ces organismes », explique-t-il. Les coupes budgétaires subies par ces deux institutions gouvernementales dans les années passées n’aident pas. L’ISQ nous a confirmé ne pas compiler les décès très récents, et le ministère de la Santé et des Services sociaux ne publie pas en temps réel le nombre de constats de décès.

La mortalité « normale »

Au total de mars et avril 2019, il y a eu 11 800 décès au Québec, selon l’ISQ. Il y a toujours plus de morts durant les mois d’hiver, principalement à cause de la grippe : de janvier à mars 2019, il y a eu 18 500 morts au Québec, contre 15 500 pour les mois de juillet à septembre.

Les dernières données disponibles par tranche d’âge sont celles de 2018 : sur les 68 600 personnes décédées au Québec cette année-là, 15 249 avaient de 70 à 79 ans, 21 708 de 80 à 89 ans, 13 693 de 90 à 99 ans et 933 étaient des centenaires. Autrement dit et en gros, les trois quarts des gens qui meurent « en temps normal » ont plus de 70 ans. L’Institut de la statistique ne diffuse pas la mortalité par tranche d’âge et par mois, mais comme la surmortalité en hiver est principalement attribuable à la grippe (1042 morts en 2018 au Québec), les décès de personnes âgées sont en proportion plus élevés pendant les mois d’hiver.

La mortalité « COVID-19 »

En date du 18 avril, 877 personnes sont décédées de la COVID-19 au Québec, selon le dernier rapport de situation du gouvernement, dont près de 9 sur 10 avaient plus de 70 ans : 160 avaient de 70 à 79 ans, 367 de 80 à 89 ans et 257 avaient plus de 90 ans.

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) indique précisément aux professionnels de santé ce qui doit être comptabilisé comme un cas de décès de COVID-19. Un cas « confirmé » correspond à une personne chez qui le test de détection de l’ARN du SARS-Cov-2 a donné un résultat positif et qui présentait, avant son décès, des signes ou symptômes cliniques compatibles avec la maladie, comme de la fièvre, de la toux, des difficultés respiratoires, une perte d’odorat ou des signes radiologiques d’une pneumonie infiltrante, sans qu’aucune autre cause apparente de décès ne soit présente. Les 877 décès recensés jusqu’à présent sont des cas confirmés.

Selon le dernier scénario de l’évolution, daté du 13 avril, le nombre de morts de la COVID-19 au 7 mai au Québec devrait se situer entre 1 442 et 9 617, tous âges confondus.

Si les 70 ans et plus comptent pour 90 % des cas, cela représentera donc entre 1297 et 8655 morts dans cette tranche d’âge.

Parmi les 11 800 décès survenus de toutes causes en mars-avril 2019, au moins 75 %, donc 8850, sont des personnes de plus de 70 ans.

Il semble clair que la mortalité par COVID-19 ne sera pas négligeable dans le bilan 2020.

La mortalité de la pandémie

Cependant, ces chiffres reflètent mal la surmortalité réelle qu’on pourrait attribuer à la pandémie, pour plusieurs raisons. Pour cela, il faudrait aussi tenir compte d’autres morts qui ont été évitées (des accidents de la route par exemple, ou même les décès reliés à la pollution atmosphérique) ou précipitées (par exemple des cas de violence conjugale ou des suicides suite à des faillites). Il faut aussi tenir compte du fait que certaines des personnes décédées de la COVID-19 durant cette période seraient peut-être mortes d’autre chose durant le même temps.

Le moyen le plus fiable d’attribuer la surmortalité à une catastrophe, que ce soit une pandémie ou une canicule, consiste à comparer le nombre de morts « historique », dans les cinq années précédentes par exemple, avec le nombre de morts enregistrés durant la période durant laquelle l’événement s’est produit, tout en tenant compte de l’impact attendu de l’augmentation de la population et de son vieillissement : au Québec, par exemple, il y a eu 68 600 morts en 2018, contre 66 300 en 2017 et 63 589 en 2016.

En France, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) compile exceptionnellement depuis peu les décès sur une base quotidienne, à partir des données transmises par les mairies, qui ont une semaine pour acheminer tous les décès enregistrés sur leur territoire. Entre le 1er mars et le 6 avril, le nombre de décès en France, de toutes causes confondues, est ainsi supérieur de 20 % à celui enregistré à la même époque en 2019 et de 7 % à 2018, indique l’INSEE.

Quelques autres pays européens ont déjà publié des estimations de la surmortalité, compilées par le magazine The Economist. Partout, la surmortalité est supérieure (de 10 % à 140 %) aux nombres de morts de la COVID-19 recensés par les autorités. Les comparaisons internationales sont très délicates, car chaque pays a sa manière, et son rythme pour comptabiliser les morts. Cependant, croit Robert Barbeau, il semble clair qu’au Québec aussi, il y aura aussi eu une surmortalité durant cette période, même si elle est pour l’instant impossible à estimer.

La COVID-19 suscite énormément de questions. Afin de répondre au plus grand nombre, des journalistes scientifiques ont décidé d’unir leurs forces. Les médias membres de la Coopérative nationale de l’information indépendante (Le Soleil, Le Droit, La Tribune,  Le Nouvelliste, Le Quotidien et La Voix de l’Est), Québec Science et le Centre Déclic s’associent pour répondre à vos questions. Vous en avez? Écrivez-nous. Ce projet est réalisé grâce à une contribution du Scientifique en chef du Québec, qui vous invite à le suivre sur Facebook, Twitter et Instagram et du Laboratoire de journalisme de Facebook. Avec le soutien du Réseau de l’Université du Québec et des Fonds de recherche du Québec.