COVID-19 : Éviter les anti-inflammatoires?

25 mars 2020
Jean-François Cliche, Le Soleil

Pilule, Capsule, Médecine, Médicaux

Q : «Depuis quelques semaines, on voit circuler sur les réseaux sociaux une information disant aux gens atteints de la COVID-19 de ne pas prendre d’anti-inflammatoires. Mais je n’ai pas été capable de la confirmer. Qu’en est-il ?» demande Ginette Larente, de Ferme-Neuve.

R : Il y a effectivement eu pas mal de confusion autour de cette question ces derniers jours. L’information qui circule concerne en particulier les «anti-inflammatoire non-stéroïdiens» (AINS), une catégorie importante de médicaments comprenant notamment l’ibuprofen (marques commerciales comme : Advil, Motrin, etc.). Comme celui-ci est en vente libre et très largement utilisé pour réduire la douleur et la fièvre, en plus bien sûr de l’inflammation, on comprend aisément l’émoi que cela a pu causer.

Ce qui a mis le feu aux poudres est une «correspondance» publiée le 11 mars dans la revue médicale The Lancet qui faisait l’hypothèse (j’insiste : il s’agit d’une hypothèse encore non prouvée) que les AINS pourraient avoir un effet enzymatique indirect qui fournirait une meilleure «prise» au virus de la COVID-19 lorsqu’il tente d’entrer dans les cellules de nos voies respiratoires, et donc qui empirerait la maladie. Il existait également quelques résultats antérieurs suggérant que les AINS pouvaient peut-être nuire lors d’infections pulmonaires, mais ils étaient parcellaires et ne ralliaient pas beaucoup de gens dans la communauté scientifique.

Cela a toutefois suffi au ministre français de la Santé, Olivier Véran, pour faire une sortie publique et recommander d’éviter l’ibuprofen, le 13 mars dernier. C’est vraiment à la suite de cette conférence de presse que la rumeur a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Et ce qui suivit n’avait rien pour «démêler» la population…

L’Organisation mondiale de la santé a commencé par emboîter le pas à M. Véran, recommandant initialement d’éviter l’ibuprofen et les autres AINS. Mais elle a fait marche arrière le 18 mars et ne conseille plus d’éviter ces médicaments.

«Pour ajouter à la confusion, indique Alexandre Chagnon, pharmacien hospitalier et fondateur du site Questionpourunpharmacien.com, Santé Canada a jugé que les informations étaient insuffisantes pour démontrer un lien entre les AINS et les infections plus graves à la COVID-19, alors que [au Québec, l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux] a mentionné que jusqu’à ce qu’on ait plus d’information, on devrait inviter la population à éviter les AINS mais à continuer de les prendre si nous les prenons de façon régulière depuis plusieurs semaines.»

Notons que Food and Drug Administration, aux États-Unis, a réagi en disant «ne pas avoir vu d’éléments de preuve scientifique montrant un lien entre les AINS, comme l’ibuprofen, et une détérioration des symptômes de la COVID-19». Ce ministère ne recommande pas d’éviter ces médicaments.

Bref, nous sommes devant une sorte de zone grise. D’un côté, il n’existe aucune preuve convaincante que l’ibuprofen empire vraiment la maladie. Mais de l’autre, on a tout de même quelques données qui soulèvent la question : doit-on quand même appliquer le principe de précaution et éviter les AINS, le temps d’éclaircir tout ça? Certains croient que oui alors que d’autres estiment que non.

De son côté, M. Chagnon considère que «jusqu’à ce que nous ayons une meilleure idée de l’impact potentiel des AINS sur l’évolution de la COVID-19, les gens devraient les éviter et plutôt prendre [de l’acétaminophène comme le Tylenol, Tempra, etc.]».

On trouve d’ailleurs le même son de cloche chez le chercheur en épidémiologie Mahyar Etminan qui, dans une entrevue toute récente sur le site de la faculté de médecine de l’Université de Colombie-Britannique, a conclu qu’«en attendant d’avoir plus de connaissances scientifiques sur cette question, les patients avec une fièvre de modérée à moyenne devraient utiliser l’acétaminophène».

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